Existe-t-il une bonne manière de faire son deuil ?

Cette question revient régulièrement dans les cabinets de thérapie. Certaines personnes s’inquiètent de pleurer encore plusieurs années après la perte d’un proche. D’autres culpabilisent de ne pas ressentir suffisamment de tristesse. Certaines pensent être dans le déni quand d’autres se demandent pourquoi elles ne ressentent pas la colère dont parlent de nombreux ouvrages sur le deuil.

Derrière ces interrogations se cache souvent une même idée : il existerait une manière juste de vivre un deuil.

Mais est-ce réellement le cas ?

Pour tenter de répondre à cette question, je vous propose d’explorer différentes façons de penser le deuil. Nous verrons comment les chercheurs ont essayé de le comprendre, comment les cultures du monde entretiennent des rapports très différents à la mort et ce que ces approches peuvent nous apprendre sur l’accompagnement des personnes endeuillées.

Le mot « deuil » vient de l’ancien français duel, issu du latin dolium, qui renvoie au chagrin et à la douleur. Il désigne l’affliction causée par la mort de quelqu’un, mais aussi les manifestations sociales et culturelles qui entourent cette perte.

Dans l’usage courant, on parle volontiers du deuil d’un emploi, d’une relation ou d’un projet. Ces pertes peuvent susciter une souffrance profonde et demander un véritable travail d’adaptation. Mais lorsqu’il ne s’agit pas de la mort d’un proche, il peut parfois être plus juste de parler de renoncement : renoncer à une relation, à une place, à une identité ou à un avenir imaginé.

Cette distinction ne vise pas à minimiser la douleur de ces pertes. Elle permet simplement de souligner ce qui rend la mort d’un proche particulière : son caractère irréversible. Dans la suite de cet article, je m’intéresserai principalement au deuil lié à la mort d’un proche.

Un siècle de recherches pour comprendre le deuil

Depuis plus d’un siècle, de nombreux chercheurs ont tenté de mieux comprendre ce que vivent les personnes confrontées à la mort d’un proche. Ils ne se sont pas tous posé la même question. Certains ont cherché à comprendre ce qui se passe psychiquement après une perte. D’autres se sont intéressés au lien qui continue d’unir le vivant au défunt, aux différentes façons de s’adapter à cette absence ou encore à l’influence de la culture sur notre manière de vivre le deuil.

Ces approches ne sont pas contradictoires. Elles témoignent plutôt d’une évolution progressive de notre compréhension du deuil, chaque modèle venant apporter un éclairage nouveau ou compléter les précédents. Les parcourir permet moins de trouver une manière « correcte » de vivre un deuil que de comprendre pourquoi il existe autant de façons de le traverser.

1917 – Sigmund Freud

Au début du XXᵉ siècle, Sigmund Freud est l’un des premiers à proposer une véritable théorie psychologique du deuil. Dans Deuil et mélancolie, il ne cherche pas à décrire les émotions ressenties après une perte, mais à comprendre ce qui se passe psychiquement lorsqu’un être cher meurt.

Pour Freud, le deuil est avant tout un travail psychique. Lorsqu’une personne disparaît, le lien affectif qui nous unit à elle ne s’éteint pas immédiatement. L’esprit est alors confronté à une réalité difficile : continuer à aimer quelqu’un qui n’est plus là. Selon lui, le travail de deuil consiste progressivement à reconnaître cette absence afin que l’énergie affective investie dans le défunt puisse, avec le temps, être réinvestie dans la vie et dans de nouvelles relations.

Cette conception influencera durablement la psychologie du deuil pendant plusieurs décennies. Les chercheurs qui lui succéderont ne remettront pas en cause l’idée qu’un deuil implique un travail psychique. En revanche, ils discuteront la manière dont ce travail s’accomplit, notamment la question de savoir si le lien avec le défunt doit nécessairement disparaître ou s’il peut, au contraire, se transformer.

1969 – Elisabeth Kübler-Ross

Après Freud, la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross porte son attention sur une autre réalité : celle des personnes confrontées à leur propre mort. Dans On Death and Dying (Les derniers instants de la vie), elle s’appuie sur de nombreux entretiens réalisés auprès de patients en fin de vie afin de mieux comprendre leur vécu.

Au fil de ces rencontres, elle observe que certaines réactions reviennent fréquemment. Elle décrit alors cinq réactions possibles face à l’approche de la mort : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Son travail rencontre un immense succès. Il contribue à ouvrir le dialogue sur la fin de vie et offre un cadre de compréhension à une expérience particulièrement bouleversante.

Avec le temps, ce modèle sera largement appliqué au deuil des proches, bien au-delà de son objet initial. Les cinq réactions seront souvent présentées comme des étapes que chacun devrait traverser dans un ordre plus ou moins défini. C’est précisément cette généralisation que les recherches ultérieures viendront nuancer. Aujourd’hui, les travaux scientifiques invitent davantage à considérer ces réactions plus comme des possibilités parmi d’autres que comme un parcours universel.

Années 1970-1980 – John Bowlby et Colin Murray Parkes

Le psychiatre britannique John Bowlby, fondateur de la théorie de l’attachement, et le psychiatre Colin Murray Parkes, spécialiste du deuil, déplacent à leur tour le regard. Leur question n’est plus seulement de savoir comment une personne se détache psychiquement du défunt, mais pourquoi cette perte désorganise autant son monde intérieur et relationnel.

La mort d’un proche ne représente pas seulement une perte émotionnelle. Elle vient rompre un lien d’attachement qui participait au sentiment de sécurité, aux habitudes, aux repères du quotidien et parfois même à l’identité de la personne endeuillée. C’est pourquoi le deuil peut s’accompagner d’un sentiment de manque, de recherche du défunt, de désorientation ou d’effondrement temporaire du monde familier.

Cette approche apporte une idée importante : la souffrance du deuil ne tient pas seulement à l’absence de l’autre. Elle tient aussi à la nécessité de réorganiser progressivement sa vie dans un monde où cette personne n’est plus présente.

1996 – Dennis Klass, Phyllis Silverman et Steven Nickman

Près de quatre-vingts ans après Freud, le sociologue Dennis Klass, la psychologue Phyllis Silverman et le pédopsychiatre Steven Nickman proposent un regard différent sur le deuil dans Continuing Bondsla théorie des liens continus »). Ils partent d’un constat simple : de nombreuses personnes endeuillées continuent à parler du défunt, à penser à lui, à s’inspirer de ses valeurs ou à lui faire une place dans leur vie quotidienne, parfois de nombreuses années après sa mort.

Plutôt que d’y voir un signe de difficulté ou un deuil inachevé, ils proposent une autre lecture. Selon eux, le travail de deuil ne consiste pas nécessairement à rompre le lien avec la personne disparue, mais peut aussi conduire à le transformer. Le défunt n’est plus présent physiquement, mais il peut continuer à exister intérieurement à travers les souvenirs, les valeurs transmises, certains rituels ou la manière dont il continue d’influencer nos choix.

Cette approche marque un tournant important dans la compréhension du deuil. Elle invite moins à se demander si le lien avec le défunt existe encore qu’à comprendre quelle forme il prend et quelle place il occupe dans la vie de la personne endeuillée.

1999 – Margaret Stroebe et Henk Schut

Les psychologues Margaret Stroebe et Henk Schut cherchent à comprendre comment les personnes s’adaptent concrètement à la perte d’un proche. Ils observent que le deuil ne suit pas nécessairement une progression continue. Au contraire, il oscille souvent entre deux mouvements : des moments où la personne se confronte pleinement à son absence et à sa douleur, et d’autres où elle reprend progressivement le cours de sa vie, investit de nouvelles activités ou retrouve des instants de plaisir.

Cette alternance, qu’ils appellent le modèle du double processus, ne traduit ni un déni ni un oubli. Elle peut au contraire constituer une manière de s’adapter à une réalité trop douloureuse pour être affrontée en permanence. Le deuil n’est plus pensé comme une succession d’étapes, mais comme un mouvement entre la perte et la vie qui continue.

Années 2000 – George Bonanno

Le psychologue George Bonanno poursuit cette évolution en s’intéressant à une autre question : existe-t-il une manière « normale » de vivre un deuil ? À partir de nombreuses études menées sur plusieurs années auprès de personnes endeuillées, il montre que les trajectoires sont beaucoup plus diverses qu’on ne l’avait longtemps imaginé.

Certaines personnes connaissent une souffrance intense et durable, d’autres retrouvent progressivement un équilibre, tandis que d’autres encore parviennent à maintenir un fonctionnement relativement stable malgré la douleur de la perte. Ces différences ne permettent pas de conclure que l’on a aimé plus ou moins la personne disparue. Elles rappellent surtout que le deuil ne suit pas un parcours unique et que la résilience constitue l’une des trajectoires possibles parmi d’autres.

Au-delà des modèles

Ces différentes approches témoignent d’une évolution progressive de notre compréhension du deuil. Au fil des décennies, les chercheurs ont déplacé leur regard : du travail psychique décrit par Freud à la diversité des trajectoires mise en évidence par Bonanno, en passant par l’attachement, les liens continus ou encore les différentes façons de s’adapter à la perte.

Cette évolution se retrouve aujourd’hui dans les classifications internationales. Les manuels de référence en psychiatrie, comme le DSM-5-TR ou la CIM-11, ne cherchent plus à décrire un déroulement « normal » du deuil. Ils reconnaissent désormais le trouble de deuil prolongé afin d’identifier les situations dans lesquelles une souffrance intense et persistante entraîne un retentissement majeur sur la vie quotidienne et peut nécessiter un accompagnement spécifique.

Au fond, toutes ces recherches invitent à une même prudence : le deuil ne peut être réduit ni à une succession d’étapes, ni à un parcours unique. Elles offrent des repères, sans jamais pouvoir dire à une personne comment elle devrait vivre sa perte.

Cette diversité ne dépend pas seulement de la personnalité de chacun. Elle est également influencée par la manière dont les différentes sociétés pensent la mort, accompagnent les endeuillés et donnent une place aux personnes disparues. Pour mieux comprendre cette dimension, je vous propose maintenant de quitter le champ de la psychologie pour faire un détour par l’anthropologie.

Cultures, rites et représentations du deuil

Jusqu’à présent, nous nous sommes principalement intéressés à ce que vivent les personnes confrontées à la mort d’un proche. L’anthropologie nous invite à déplacer le regard. Elle s’intéresse à la manière dont les différentes sociétés pensent la mort, le deuil et les relations entre les vivants et les morts.

Dans certaines traditions, la personne décédée continue d’occuper une place au sein de la famille à travers des rituels, des prières, des commémorations ou des gestes du quotidien. Dans d’autres, la mort est davantage pensée comme une transformation du lien que comme une séparation définitive (par exemple lorsque les personnes décédées continuent d’être honorées comme des ancêtres et demeurent symboliquement présentes dans la vie familiale). Certaines cultures encouragent l’expression visible de la douleur, tandis que d’autres valorisent davantage la retenue ou le silence.

Ces différences montrent que ce qui nous paraît naturel, normal ou inquiétant dans le deuil dépend aussi du cadre culturel dans lequel nous avons grandi. Les croyances, les rites et les représentations influencent non seulement la manière de vivre la perte, mais aussi la façon dont nous interprétons les réactions des personnes endeuillées.

Cette diversité invite à une certaine humilité. Elle rappelle qu’avant d’interpréter ce que vit une personne endeuillée, il est nécessaire de s’intéresser à son histoire, à ses croyances, à sa culture et à la manière dont elle donne elle-même sens à cette perte.

Quand un accompagnement peut-il être utile ?

Il n’existe pas de « bon moment » pour demander de l’aide. Certaines personnes ressentent le besoin d’être accompagnées dès les premières semaines qui suivent un décès, tandis que d’autres trouvent un soutien suffisant auprès de leurs proches ou de leurs propres ressources.

Dans la plupart des situations, le deuil évolue sans relever d’un trouble psychologique. Il arrive cependant que la souffrance reste durablement si intense qu’elle envahisse presque toute l’existence et empêche progressivement de travailler, de maintenir des liens, de prendre soin de soi ou de se projeter à nouveau dans la vie. Les classifications internationales désignent cette situation sous le nom de trouble de deuil prolongé.

Un accompagnement ne s’adresse pas uniquement à ces situations. Il peut aussi offrir un espace pour traverser une épreuve particulièrement difficile, mettre des mots sur ce qui est vécu ou ne plus avoir à porter cette souffrance seul.

Comment j’accompagne le deuil

Chaque deuil est singulier. Les recherches présentées dans cet article constituent pour moi des repères précieux, mais la rencontre avec une personne commence toujours ailleurs : dans son histoire, son expérience et la manière dont elle traverse cette perte.

Au cours d’un accompagnement, il m’arrive d’observer qu’une personne est tellement envahie par ses émotions qu’il lui devient difficile de prendre du recul sur ce qu’elle traverse. À d’autres moments, c’est l’inverse : elle cherche à tout comprendre, à tout analyser, mais semble avoir perdu le contact avec ce qu’elle ressent. Mon travail consiste alors à l’aider à retrouver progressivement une circulation entre ces deux dimensions. Peu à peu, les émotions peuvent être davantage pensées et la pensée davantage ressentie.

Selon l’histoire de chacun et les circonstances du décès, la tristesse, la colère, la culpabilité, parfois le soulagement ou même l’ambivalence peuvent être présents, notamment lorsque la relation avec la personne disparue a été faite à la fois d’amour et de souffrance. Mon rôle n’est pas de faire disparaître ces émotions ni de les hiérarchiser, mais d’aider la personne à les accueillir, à les explorer et à comprendre ce qu’elles disent de son histoire et de la relation qu’elle entretenait avec celui ou celle qu’elle a perdu.

Il ne s’agit pas d’oublier la personne disparue ni de faire disparaître la douleur à tout prix. Il s’agit plutôt de permettre à chacun de trouver, à son rythme, une manière de vivre avec cette absence et de retrouver progressivement une place dans sa propre existence.

Alors, existe-t-il une bonne manière de faire son deuil ?

Les recherches, les expériences cliniques et les traditions culturelles invitent plutôt à répondre qu’il n’existe pas une manière unique, ordonnée et universelle de vivre un deuil. Le deuil peut prendre des formes très différentes selon les personnes, les relations, les circonstances de la mort et les cultures.

Reconnaître cette diversité ne signifie pas que toutes les situations présentent les mêmes enjeux ni qu’un accompagnement ne soit jamais nécessaire. Cela invite au contraire à la prudence face aux injonctions du type : « il faut accepter », « il faut tourner la page », « il faut passer à autre chose ».

Peut-être qu’accompagner le deuil consiste moins à aider une personne à se détacher de celui ou celle qu’elle a perdu qu’à l’aider à trouver une manière vivable de continuer à exister avec cette absence.

Bibliographie :

American Psychiatric Association. DSM-5-TR – Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Elsevier Masson, 2023.
Bonanno, George A. De l’autre côté de la tristesse. Une vision nouvelle de la vie après la perte. Le Dauphin Blanc, 2010.
Bowlby, John. Attachement et perte. Volume 3 : La perte. Tristesse et dépression. Presses Universitaires de France, 2002.
Freud, Sigmund. Deuil et mélancolie. Petite Bibliothèque Payot, 2011.
Kübler-Ross, Elisabeth. Les derniers instants de la vie. Labor et Fides, 1990.